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Au fil de l'eau, la traduction littéraire dans tous ses états

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12 octobre 2018

Picasso, au fil des expos

« Picasso-Méditerranée » se tiendra du printemps 2017 au printemps 2019. Plus de soixante institutions ont imaginé ensemble une programmation autour de l’oeuvre « obstinément méditerranéenne » de Pablo Picasso.

Dans le cadre ou hors du cadre de ces manifestations culturelles internationales explorant l'oeuvre de Picasso, petits et grands musées d'art exposent le maître.

Ainsi, le musée d'art contemporain Saint-Martin de Montélimar, à travers son exposition relative à la donation Pierre Boncompain : De Renoir à Picasso, Regard sur une donation, Boncompain et les grands maîtres. Occasion unique pour le public de découvrir des oeuvres importantes d'artistes ayant influencé leur ami, artiste et collectionneur d'origine drômoise, qui a lui-même exposé dans le monde entier. Donc sur les cimaises, deux magnifiques Portrait imaginaire, lithographies couleurs réalisées par Picasso en 1969. Ce qui rassemble les deux artistes, et tant d'autres j'imagine, la lumière, "le carburant" de Pierre Boncompain, comme celle du sud de la France.

Le musée Fabre de Montepllier célèbre l'artiste par son admirable exposition : Picasso, Donner à voir, 14 moments clés. Parcours à travers les "années charnières au cours desquelles il remet en jeu son vocabulaire". On a la chance de découvrir des oeuvres issues de collections publiques mais aussi privées, donc rarissimes. Les panneaux explicatifs sont clairs et instructifs, la muséographie ouverte intéressante. Envoûtant pour les amateurs des oeuvres picassiennes. Bravo !

Ne quittez pas le musée sans avoir vu l'expo très fouillée sur la restauration : Dans le secret des oeuvres d'art. Située au carrefour de la science, de l'histoire, de l'artisanat et de l'art, cette expo nous fait entrer dans la matérialité des oeuvres, du constat d'état aux différentes phases de restauration grâce à l'étude de cas concrets.

Continuons par la fondation Vincent van Gogh d'Arles, qui propose une très belle expo intitulée Soleil chauds, soleils tardifs, les modernes indomptés. Celle-ci retrace le rapport à la Méditerranée, au modernisme et au post-modernisme de nombreux artistes à travers les oeuvres de Vincent van Gogh, les œuvres tardives de Pablo Picasso (pour qui Van Gogh était une figure tutélaire) et d’Alexander Calder, mais aussi celles d’Etel Adnan, Giorgio De Chirico, Adolphe Monticelli, Sigmar Polke, Germaine Richier, Joan Mitchell et du musicien Sun Ra. Ce parcours est très riche et fascinant ! Prenez un moment de repos dans le patio et feuilletez les ouvrages d'histoire de l'art présentés à la librairie...

Le musée Réattu d'Arles propose aussi quelques oeuvres Picassiennes : portraits de Jacqueline en Arlésienne et de Lee Miller. En 1971, deux ans avant sa mort, Picasso offre au musée un ensemble de cinquante sept dessins, où trois thèmes se conjuguent : "l'Arlequin, le Peintre et son modèle, et la figure du Mousquetaire, moitié hidalgo / moitié matador, fascinant autoportrait final."  

Détour par Aix-en Provence pour découvrir au musée Granet l'expo Picasso-Picabia, la peinture au défi, véritable dialogue entre deux géants de la peinture moderne, proches et antagonistes à la fois mais partageant la même liberté d'expérimentation en art, rejetant l'idée de style et se métamorphosant sans cesse. "Le pire ennemi d'un peintre, c'est le style" disait Picasso.

Toutes ces oeuvres se parlent, entrent en résonance, échos extériorisés des états d'âme de l'artiste au fil du temps, de son désir d'expression toujours réinventé. Pur bonheur... !

 

 

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31 juillet 2018

Musée Angladon, Avignon : de Van Gogh à Morellet... et bien d'autres

Echange de bons procédés entre le musée Angladon et la Fondation Vincent van Gogh d'Arles : le premier prête à la seconde son précieux tableau de Vincent Van Gogh Wagons de chemin de fer à Arles (1888) de la Collection Jacques Doucet et accueille en échange le tableau de David Hockney La chaise et la pipe de Vincent (1988). Bel hommage rendu à un siècle d'intervalle par l'artiste britannique à son prédécesseur qui le bouleversait tant. Hockney, l'un des artistes les plus influents du XXè siècle, avait déjà été mis à l'honneur à l'occasion de ses 80 ans par le Centre Pompidou lors de la grande rétrospective présentée de juin à octobre 2017, en partenariat avec la Tate Britain de Londres et le Metropolitan Museum de New York.

Valent aussi le détour le Modigliani, Portrait de femme et les six petits tableaux de Picasso, en haut de l'escalier à gauche. Plus loin, les Deux danseuses de Degas, la Nature morte au pot de grès de Cézanne et le Paysage de neige à Louveciennes de Sisley.

On découvre aussi de belles chinoiseries et autres objets d'art asiatiques, mais les cartels sont malheureusement disposés trop à l'écart des oeuvres et rendent le suivi difficile. 

Ce musée a connu une phase de travaux entre octobre 2016 et mars 2017 : au 2è étage, les greniers, bureaux et ateliers des Angladons ont été transformés en espaces pour recevoir les expositions temporaires. 

Du 6 juillet au 28 octobre, est à l'honneur l'expo François Morellet. L'esprit de suite. L'artiste joue avec le hasard, les chiffres, les maths, les mots, les lignes et l'optique, se qualifiant lui-même de « fils monstrueux de Mondrian et de Picabia ».

A voir !

31 juillet 2018

Avignon 2018 version Off : L'autoportrait et La Promesse de l'aube

Petite virée en Avignon, où le hasard nous fait croiser dans le parc jouxtant l'espace Saint-Martial l'excellente et sympathique Sandrine Molaro, ex-Mme Bovary sur le Off 2016, avec laquelle nous échangeons quelques mots.

Flânant toujours au hasard en cherchant un coin tranquille et à l'ombre pour la pause repas, nous errons en rasant les murs inondés de chaleur quand une jeune comédienne nous tend un flyer vantant son spectacle, L'autoportrait de Paul Olivier. Anne-Laure Denoyel, seule interprète, et le titre de cette pièce nous intriguent. Nous décidons d'y assister puisque les horaires correspondent et que le thème abordé nous ravit : l'art et la création.

Après un casse-croûte réparateur dans le parc ombragé, nous gagnons le théatre. L'actrice est seule en scène avec... son autoportrait, qu'elle doit dévoiler lors du vernissage à venir. Il ne s'agit pas de Dorian Gray au féminin mais gasp, son portrait s'anime, parle en vidéo et son double semble avoir une vie propre. Echo et critique à la fois, une joute s'engage entre l'artiste et sa création... On ne peut s'empêcher de penser à Frankenstein, de loin comme une réminiscence qui plane.

Seule en scène, deux personnages pourtant grâce à l'écran virtuel, dont le changement progressif de pixellisation améliore la netteté de l'autoportrait pour lui conférer plus de réalité. Un écran sur scène, un cadre dans le cadre, une mise en abyme qui fait mouche et nous rapelle de beaux souvenirs littéraires par les citations de l'artiste ou par l'intertextualité que la pièce suggère. Le tout sans... prise de tête ! 

Bravo !

L'autoportrait a d'ailleurs été joué dans divers musées et l'on ne peut que souhaiter à ce spectacle d'en animer de nombreux autres !

 

La Promesse de l'aube, de Romain Gary, joué par la Cie des Ils et des Elles, Céline Dupuis et Stéphane Hervé, au théâtre Présence Pasteur. Décor sobre, interprètes grandioses, magnifique texte de Romain Gary...la magie opère. Beaucoup d'émotions et de sensibilité. On est emporté par ce duo mère-fils.

Après s'être sacrifiée et avoir poussé son fils vers la réussite, la mère de Romain Gary va lui faire envoyer des lettres par une amie à elle pendant trois ans... après sa mort.

La pièce donne envie d'ouvrir le livre, de s'imprégner des mots de l'auteur.

Félicitations !

16 octobre 2016

Cafés littéraires, Montélimar 2016

Du 29 septembre au 2 octobre, les Cafés littéraires de Montelimar nous ont offert un programme très riche, avec deux grandes dames de la littérature : Sylvie Germain et Agnès Desarthes, toutes deux déjà présentes aux Assises de la traduction littéraire en Arles l'automne dernier, où Sylvie Germain avait illuminé les participants lors de sa conférence inaugurale.

Dans le salon d'honneur de la mairie, Sylvie Germain présente A la table des hommes (Albin Michel), récit d'initiation et conte philosophique, qui transgresse les frontières de l'écriture en questionnant les méandres de la réalité par le recours au fantastique, moment de rupture donnant accès à l'étrangeté. Pour l'auteure, la naissance d'un roman est souvent liée à "une image mentale qu'il s'agit de déplier en une fleur de l'encre, qui trouve sa source dans une impression, une sensation cristallisée autour de cette image, remontée de différentes choses en attente." Dans ce livre, l'humain s'enrichit d'une part animale. En parallèle, la pensée de l'artiste est nourrie par "le symbolique, la mythologie, avec des bifurcations, des surprises en chemin, qui font toute la complexité de l'être humain."

En soirée, au restaurant Les Négociants, Maya Michalon accueillait Agnès Desarthes, pour parler de la génèse de Ce coeur changeant (L'Olivier). Dans une atmosphère conviviale, l'auteure nous fait part du cheminement de sa pensée, depuis les hasards de scènes familiales jusqu'à l'influence de ses lectures, en particulier celles d'Alexandre Dumas et de Louise Weiss. Agnès Desarthes nous confie que les récits qu'elle écrit sont souvent un moyen de parler de la maternité sous des angles différents.

Samedi en fin d'après-midi, rendez-vous au conservatoire pour une lecture musicale par Agnès Desarthes de son livre Le roi René, René Urtreger (Odile Jacob), accompagnée du célèbre pianiste. La salle est comble, mais j'attends à l'extérieur avec Stéphanie, responsble de la médiathèque, et on nous permet de monter voir le spectacle de la régie. Quel bonheur, quel grand moment artistique, quand la voix littéraire et la musique jazz se répondent, et lorsque l'écrivain chante au son du piano, d'une voix chaude et naturelle... du grand art ! Le duo revient de bon coeur lors du rappel, et on espère d'autres occasions d'écouter le timbre chaleureux de cette auteure talentueuse.

21 août 2016

Avignon, le Off

Festival d’Avignon, le Off 2016

 

Au printemps, j’ai été prise d’une frénésie poétique, ressentant le besoin urgent de lire des poèmes d’auteurs qui ont compté et comptent encore. J’ai commencé par Lettres à un jeune poète de Rilke, qui me trottait dans la tête depuis plusieurs mois, tombant sur son nom au fil de mes lectures et d’une émission (La Grande Librairie), au cours de laquelle Dominique Blanc l’avait abondamment cité. Ses conseils, qui n’en sont pas vraiment, me sont allés droit au cœur :

 « Laisser chaque impression et chaque germe de sentiment parvenir à maturité au fond de soi, dans l’obscurité, dans l’indicible, l’inconscient, l’inaccessible à l’entendement, et attendre avec une profonde humilité, une profonde patience, l’heure de l’accouchement d’une nouvelle clarté : vivre dans l’art, c’est cela, et cela seul : pour comprendre aussi bien que pour créer.[1] »

« ­[…] on ne peut que vous souhaiter de laisser avec confiance, patiemment, travailler en vous cette grandiose solitude qui ne se laissera jamais effacer de votre vie ; […] un peu comme le sang des ancêtres se meut sans cesse en nous et se mêle à notre propre sang pour composer l’être unique, non reproductible que nous sommes à tous les méandres de notre vie[2].

J’ai poursuivi par Les Elégies de Duino et Les Sonnets à Orphée, puis enchaîné, si je puis dire, mue par les liens qui unissaient les deux poètes, avec Marina Tsvetaeva, Insomnies et autres Poèmes. Quelle surprise quand le nom de Rilke m’est apparu sur le programme du Off… ! L’occasion ou jamais d’approfondir la question tout en partageant ce spectacle avec ma fille ; une bonne introduction pour son entrée en terminale. Quel plaisir de réviser ou viser les classiques grâce à des pièces de théâtre ou des spectacles divers et variés : de Mme Bovary à Dracula en passant par Rilke

Arrivées dans la matinée à Avignon, la première étape de notre petit périple est la librairie anglophone Camili Books & Tea. Camille nous parle d’une table-ronde intéressante organisée au site Louis Pasteur, près de l’université, dans l’après-midi, avec Nancy Huston, Boris Cyrulnik et Serge Tisseron. Nous décidons de nous y retrouver dès que possible, entre 15 heures et 17 heures.

Nous assistons à notre premier spectacle de la journée, Mme Bovary, pièce enjouée, ironique et poignante à la fois, qui donne vraiment envie de lire ou relire l’œuvre originale.  C’est au théâtre Actuel, d’après la mise en scène de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps, qui en sont également les interprètes (entre autres). En sortant, nous allons nous restaurer au Gecko, en terrasse, dans ce très joli quartier animé et paisible à la fois de la rue des Teinturiers, jouxtant les murs imposants du couvent des Cordeliers. A Quelques tables de nous, j’aperçois une femme élégante portant un ravissant petit chapeau… Nancy Huston ! Incroyable, la chance du débutant… Un serveur vient prendre notre commande. Lorsque je jette à nouveau un coup d’œil à la table éloignée, l’oiseau s’est envolé…

Rilke, spectacle interprété par Jérémie Sonntag de la Compagnie des Arpenteurs, au théâtre de L’Artéphile, est mis en scène par lui-même et Florian GOETZ.  « Je n'ai pas de toit qui m'abrite, et il pleut dans mes yeux... ». Un homme solitaire erre dans la ville et entremêle les poèmes de Rilke, menant le spectateur au lâcher prise… grâce à un solo envoûtant. Ce spectacle m’a profondément marquée, certainement par son décor minimaliste, un jeu subtil de lumières et d’obscurité, des projections visuelles et sonores à l’unisson, laissant la part belle à la voix et au texte. A un moment, je suis tentée de fermer les yeux ; les rouvrant, je constate que le comédien a aussi fermé les siens. Je ferme à nouveau les paupières. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut profiter d’un souffle poétique de cette ampleur, dans une atmosphère intimiste et proche de la nature…

Quelques minutes de marche et nous arrivons dans le parc du site Louis Pasteur, où se déroule la dernière ligne droite de la table-ronde. Il est d’ailleurs question du tour de France. Le thème peut paraître un peu terre à terre après Rilke, mais cet éclectisme permet un atterrissage en douceur avant de passer à Dracula, et met les neurones dans une saine ébullition. D’autant que la digression de Nancy Huston n’est pas si éloignée du sujet central de la table-ronde : « Face au fanatisme et au populisme, comment faire entendre la parole des penseurs et des humanistes ? Face aux soubresauts de nos sociétés, la voix des humanistes peine à se faire entendre. Pourtant, comme ils l'ont exprimé tour à tour dans NECTART, des intellectuels, penseurs et romanciers comme Nancy Huston, Boris Cyrulnik, Amin Maalouf et Serge Tisseron portent une parole de résistance, puissante et féconde, plus que jamais nécessaire à entendre et à relayer. Pour eux, la culture et l'éducation sont au cœur des enjeux actuels. » Le lien avec le sujet est le vécu de la puberté et de la sexualité selon les milieux.

Parmi ces auteurs, je connais plus particulièrement Nancy Huston et Boris Cyrulnik, participants assidus de La Grande Librairie. J’espère pouvoir dire à Nancy Huston toute l’admiration que j’ai pour elle, pour son œuvre, son approche psychanalytique et transgénérationnelle, sa capacité à écrire dans les deux langues (anglais et français). A la fin de l’échange, j’achète Bad Girl Classes de littérature sur le stand présent dans le parc, et fais la queue sur l’estrade. C’est mon tour… Moment incroyable où je dis mon ressenti à cette grande dame, qui est à l’écoute, sympathique et douce. J’aperçois Camille, lui fais un signe et la présente à l'auteure ; elles se verront peut-être à la librairie dans les prochains jours.

Avant le début de Dracula, au théâtre Buffon, ma fille et moi patientons dans une cour très agréable, où l’on peut grignoter ou boire un verre au frais, à l’ombre d’un immense figuier centenaire. Spectacle agréable, gothique et drôle.

Le lendemain matin, autour du petit-déjeuner chez Camille, je fais la connaissance d’un directeur de théâtre qui vient en repérage pour sa programmation. Il évoque un spectacle de danse intéressant. Nous n’avons vu aucun spectacle dansé depuis Le Miroir de Jade avec Sandrine Bonnaire, magnifique, à Valence l’an dernier. Lacune à combler l’année prochaine ou avant si l’occasion se présente.

Petit bémol : sur les documents papiers ou numériques de présentation des spectacles, il n'est pas fait mention du nom des traductrices(eurs), dont les traductions ont pourtant servi de base aux œuvres théâtrales... Que je sache, Bram Stoker n'écrivait pas en français... ?

 



[1] Rilke, Lettres à un jeune poète, traduction de Claude Porcell, Flammarion, Paris, 1994, p. 47.

[2] Ibid., p. 100.

 

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3 août 2016

Grignan, correspondance et Fêtes nocturnes

Grignan, Festival de la correspondance,

Les Fêtes Nocturnes 2016

En jetant un coup d’œil sur le programme du festival de la correspondance, qui a pour thème cette année les Lettres d’exils, je m’arrête net sur le titre Ombres portées, qui d’un point de vue tout personnel j’en conviens, me renvoie à un de mes poèmes, écrit en 2015, mais aussi et surtout me fait découvrir le titre d’une œuvre sur Zola… Ombres portées Zola, correspondances intimes (de Sophie Guermès, 2016, Triartis), pièce retraçant la liaison de Zola et sa double vie, d’après la correspondance qu'il a entretenue avec sa femme, Alexandrine. La face cachée de l’homme… quel écho aux ombres s’agitant sur les murs de la maison, qui libèrent, dans ma poésie, celles de mon inconscient.

Un peu plus loin, le programme indique une lecture de la correspondance entre Marina Tsvetaeva et Boris Pasternak, A l’infini je te lacerai (adaptation de Sigrid Carré-Lecoindre). En lisant plusieurs recueils de Rilke au printemps, j’en étais arrivée à Marina Tsvetaeva, Insomnies et autres poèmes, que je souhaitais lire depuis que j’avais goûté à son œuvre et à son destin par l’entremise de Lydie Salvayre et de ses Sept femmes.

Emploi du temps incompatible, je ne pourrai me prendre ni à l’un, ni à l’autre… tout comme j’ai loupé le Printemps des poètes à Paris en juin, et le festival Voix Vives à Sète, en juillet. A mettre impérativement au programme de l’année prochaine.

En revanche, au Don Quichotte de Cervantès, adapté par Jérémie Le Louêt dans la cour du château de Grignan, j’y étais, nous étions même un groupe d’une quinzaine de personnes. Les mises en abyme continuelles entre réalité et fiction, réalité et illusion, puis désillusion ; rêve et folie ; scène et mise en scène de la mise en scène… donnent un salutaire vertige, emportent le spectateur dans le tourbillon de la littérature à travers les âges. Sans oublier la référence à la scène du ‘ballet’ des hélicoptères d’Apocalypse Now (de F. F. Coppola) sur la Chevauchée des Walkyries de Wagner (ou Chevauchée Fantastique), lors d’une scène de bataille endiablée, où le plateau est enfumé, en écho à la scène de combat. Sans oublier non plus l’interaction avec le public au départ, puis la projection dudit public sur la façade, mélange des rôles et des lieux préparant à la confusion des genres et à la mise en abyme généralisée. Enfin, sans oublier le cheval et l’âne à pédales, la rivière de tissu… Du grand art, sans se prendre la tête.

 

31 juillet 2016

Les Correspondances de Manosque 23/09/15

Petite virée au festival littéraire des

Correspondances de Manosque (23-27 sept. 2015)

Ce jeudi 24 septembre, Manosque resplendit sous un doux soleil automnal. Au cours de la journée, nous assistons à quatre rencontres avec des auteurs d’envergure : Javier Cercas (L’Imposteur), Carole Martinez (La terre qui penche), Agnès Desarthe (Ce cœur changeant) et Jonathan Coe (Expo 58). Au-delà de leur actualité littéraire, je voudrais revenir sur ce qu’ils ont révélé de leur identité d’auteur, de leur conception du roman ou de l’écriture, thèmes abordés lors de ces lectures publiques.

Javier Cercas :

La part d’ambiguïté présente dans un roman permet au lecteur de se l’approprier, de le faire sien, d’autant que ‘le roman peut tout assimiler’. Le roman permet à l’auteur d’être ‘le romancier de lui-même’, en bataillant entre la réalité et la fiction, la vérité et le mensonge, car il y a toujours ‘un grain de vérité’ dans un roman.

Carole Martinez :

Notre identité est ‘pleine de notre enfance, de ce qui ne bouge pas’ et ‘les grands-parents sont le siège de l’imaginaire des enfants’. L’écriture passe par l’abandon, le lâcher-prise, puis par le travail, donc par ‘le lien entre abandon et maitrise’. C’est ‘un jet, un jaillissement que l’on modèle, comme une pâte’, ‘un tissu de mots’. Texte et textile ont d’ailleurs la même étymologie. ‘Le lecteur brode dans les silences’. L’une de ses héroïnes veut apprendre à écrire pour exister par rapport au pouvoir masculin, ‘écrire pour se libérer de son père’, lequel pense qu’une femme instruite est le diable dans la maison.

Agnès Desarthe :

Pour écrire, il faut ‘une disponibilité d’esprit, un lâcher-prise’, ce qui implique d’avoir ‘une double vie : le quotidien et l’écriture’. Son héroïne passe par des états successifs libérateurs : elle est d’abord muette, puis parlante, et enfin écrivante.

Jonathan Coe :

‘Le récit est parfois la métaphore des sentiments du héros, sous les multiples couches d’ironie qui caractérisent la narration’. ‘La vie imite l’art et vice versa.’

Ces quatre magnifiques auteurs nous aident à mieux comprendre ce que la lecture et l’écriture apportent, ce que l’on cherche en elles, ce que l’on puise à leur source. Lire, écrire, nous plonge dans la compréhension du monde, des autres et de nous-mêmes. Chaque œuvre offre une vision particulière au lecteur, qui chausse les lunettes des personnages, celles du narrateur et de l’auteur, tout en regardant à travers son propre prisme. Quel plaisir de se laisser emporter par cette mise en abyme dans le tourbillon des émotions d’êtres imaginaires ou réels, dont les sentiments, les réflexions et les actions résonnent en nous le temps d’un roman, ou nous marquent à jamais, ayant allumé dans le tréfonds de notre âme une lueur d’humanité partagée. Certains livres nourrissent, font grandir, élèvent la conscience, nous révèlent une part de nous-mêmes ou d’autrui, une vérité cachée qui soudain jaillit, frappe notre esprit embué. Un voile est levé… On pense que l’auteur tient les rênes mais écrire (comme lire) c’est aussi s’ouvrir à l’imprévu, à l’aventure : tel personnage déborde du cadre initial, tel château imaginé existe en réalité. Tel poème, débuté le cœur léger, nous conduit d’écho en écho aux sources du passé, qui frissonne à la surface de l’inconscient, et en ces profondeurs le chant poétique harponne finalement un cœur lourd : petit cœur saccagé va remonter, se libérer, s’alléger et devenir une bulle d’espoir prête à éclater.

26 juillet 2016

La traduction littéraire au fil des métaphores

Si l’on devient traductrice littéraire, c’est qu’on est sensible à la musique et au rythme des mots, aux métaphores, au style d’une œuvre dans son ensemble, autant qu’au sens qui est transmis par les dénotations et les connotations. Fond et forme s’entremêlent pour créer la langue en tant que telle, plus ou moins poétique, mais forcément mystérieuse, intertextuelle. C’est là qu’opère la magie d’une langue, c’est là que commence l’intraduisible, et c’est pourtant là que réside tout l’art de la traduction, pour peu qu’on accepte l’idée qu’une œuvre traduite est une œuvre seconde, non identique à l’original, et qui dit « presque la même chose », pour reprendre l’expression chère à Umberto Eco. Toute la difficulté de cette translation entre deux langues, deux cultures consiste à tenter de créer le même effet dans la langue cible que celui crée dans la langue source.

En pratique, traduire c’est déverbaliser le message du texte source pour accéder à son sens, se libérer des mots, avant de revenir à la forme dans la langue cible. Antoine Berman[1] cite Jacques Derrida à ce sujet : « Un corps verbal ne se laisse pas traduire ou transporter dans une autre langue. Il est cela même que la traduction laisse tomber. Laisser tomber le corps, telle est même l’énergie essentielle de la traduction[2]… »

Jean-René Ladmiral analyse la nécessité de rendre à la fois le fond et la forme, difficulté surmontée par le traducteur grâce à sa culture et à sa complicité avec l’auteur :

« […] l’expérience de traduire est […] qu’il y a une coïncidence où se rencontrent le sens et le style, la forme et le fond, et que c’est l’unité indissociable des deux qu’il faudra traduire ensemble. […] le traducteur est sans cesse obligé de chercher au coup par coup le sens des ressources stylistiques de la langue que met en œuvre le texte qu’il lui faut traduire – en structure profonde , si l’on veut. […] ces choix de traduction ponctuels […] sont orientés par sa culture et la familiarité qu’il aura nécessairement acquise auparavant, grâce à ses lectures préparatoires et comme par innutrition, avec l’auteur […] pour retrouver le timbre spécifique de son style, cette idiosyncrasie personnelle[3]. »

Les références intertextuelles doivent souvent être adaptées, et la personne traduisante navigue à vue entre fidélité et trahison, avec pour seuls guides sa culture, son éthique, un fil d’Ariane qui est l’œuvre de départ, et parfois, si les vents lui sourient, un lien intime et subtile la reliant avec l’auteur(e) en une véritable ombilicalité, évoquée par Bernard Hoepffner (d’après Thomas Browne).

Antoine Berman s’exprime sur le thème de l’éthique en utilisant de belles métaphores quant au but de la traduction, qui est d’accueillir l’étrangeté :

 « […] amener sur les rives de la langue traduisante l’œuvre étrangère dans sa pure étrangeté, en sacrifiant délibérément sa ‘poétique’ propre. […] Or, la traduction, de par sa visée de fidélité, appartient originairement à la dimension éthique. Elle est, dans son essence même, animée du désir d’ouvrir l’Etranger en tant qu’Etranger à son propre espace de langue. […] C’est pourquoi, reprenant la belle expression d’un troubadour, nous disons que la traduction est, dans son essence, « l’auberge du lointain ». […] la visée éthique, poétique et philosophique de la traduction consiste à manifester dans sa langue cette pure nouveauté en préservant son visage de nouveauté[4]. »

Plus spécifiquement, cette belle métaphore de R.-M. Vassallo symbolise parfaitement la traduction de la littérature jeunesse : « Traduire en enfantine, c’est traduire des bulles de savon. […] Le débutant sera plus avisé de se mettre en quête de ce miracle, l’affinité d’écriture avec un auteur, avec le mouvement de sa pensée. Lorsque celle-ci se double d’affinités sur le fond, […] les vents portants valent toutes les facilités, vraies ou fausses[5]. »

Traduire, c’est à la fois se laisser porter par le courant et tenir bon la barre, au gré des marées, adapter la voilure à la force de la houle, sans oublier que dans les profondeurs marines se cache l’inconscient individuel et collectif, partie prenante de la compréhension d’une œuvre, et donc d’une traduction.

Traduire, c’est lever l’ancre, aborder les rivages de contrées lointaines au prix de traversées tumultueuses, de plongées en eaux plus ou moins profondes et tempétueuses, à la recherche d’une cohérence, d’un sens, d’une interprétation possible d’un monde inconnu, pour le rendre palpable, un peu moins ineffable, en laissant transparaître l’étrangeté de ce nouveau monde.

 



[1] Antoine Berman, La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Editions du Seuil, novembre 1999, p. 41.

[2] Jacques Derrida, L’Ecriture et la Différence, Le Seuil, Paris, 1967, p. 312.

[3] Jean-René Ladmiral, Traduire : théorèmes pour la traduction, Gallimard, 1994, p. 128-129.

[4] Antoine Berman, La traduction et la lettre, Editions du Seuil, novembre 1999, p. 41 et 76.

[5] Rose Marie Vassallo, « Traduire en XS », in Translittérature, n° 13, 1997, pp. 32-36.

29 septembre 2015

Les beaux noms des traducteurs(rices) en vitrine à Crest (Drôme) à la librairie "la Balançoire"

Comment pénétrer le milieu hermétique de l’édition quand on est étudiante en master traduction littéraire ? Peut-être par petites touches successives, sans relâche… assister aux salons du livre, aux Assises de la traduction, fréquenter les librairies, se rendre visible tout en glanant des informations, bref ‘montrer qu’on existe’. Tiens, ça me fait penser au projet de l’ATLF « Les beaux noms des traducteurs » ! Ou comment faire sortir le traducteur de l’anonymat ?

A part quelques maisons d’édition comme Actes Sud dans sa collection Babel, il est encore rare que le nom du traducteur figure en couverture… « C’est pas beau ! » Ah bon ? Je dirais qu’on peut toujours choisir un pseudo… si on a un nom à coucher dehors, non ? Nom de nom de nom d’un chien ! Rappelons ce principe de base : la traduction permet le partage des cultures, depuis que l’homme communique ; elle est donc indispensable.

La librairie la plus proche de mon domicile se trouve à 20 km, soit une petite demi-heure de route. C’est ce qui s’appelle vivre à la campagne. Il ne faut reculer devant rien pour participer au projet  de l’ATLF, « les beaux noms des traducteurs » … Dans le courant de l’automne, j’ai commencé à fréquenter « La Balançoire », librairie située à Crest dans la Drôme, et gérée par Fanny Loukas depuis 2006. Cet espace convivial accueille un fonds important de livres jeunesse, de BD, mangas, livres pratiques, récits, polars, ouvrages de poésie et de littérature de tous les coins du monde.

Quand j’ai parlé à Fanny du projet de l’ATLF, qui consiste à dresser un état des lieux de la visibilité des traducteurs/trices, en photographiant dans les vitrines des libraires les livres en couverture desquels figure le nom de la traductrice ou du traducteur, celle-ci m’a tout de suite proposé de réaliser une vitrine spéciale  « littérature traduite ».

Au fil des rencontres, nous avons choisi les œuvres qui pourraient trouver leur place dans sa vitrine : littérature générale, poésie … albums de tous horizons, ainsi que des livres de référence sur la traduction. Sans oublier de saupoudrer le tout avec des citations de traductrices et traducteurs réputés afin d’illustrer l’importance de la traduction, la difficulté et la beauté de cette activité.

En effet, sans traduction nous ne pourrions accéder aux œuvres étrangères (à moins bien sûr de parler une multitude de langues), et les non francophones ne pourraient pas découvrir notre littérature. La traduction permet les échanges entre les peuples et les cultures du monde entier, elle évite l’uniformité et l’hégémonie d’une langue unique ; elle élargit notre conscience et nous ouvre à d’autres façons de penser.

Pour être complet sur ce projet et pour la petite histoire, la jeune stagiaire de la Balançoire a également mis la main à la pâte : elle s’appelle Mathilde et est atteinte de dyspraxie. Grâce à Fanny et à son équipe, cette librairie est un lieu de culture et d’échanges, ouvert sur le monde, ouvert à « l’autre ». Dorénavant à la Balançoire, les questions liées à la traduction trouvent un écho ; un ouvrage de référence y est aussi disponible dans son fonds et en vitrine : Dire presque la même chose, d’Umberto Eco. (Rime totalement involontaire !)

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Au fil de l'eau, la traduction littéraire dans tous ses états
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